Passage vers les projets

Mon père m’a dit une fois que les projets, c’est ce qui maintenait une personne en vie. J’ai moi-même vécu l’absurdité de la vie et sa vacuité pour me rendre compte que sans direction, j’errais dans les allées sombres de mon esprit. Il fut un temps où rien n’avait de sens et l’endroit que vous visitez aujourd’hui était à l’abandon. Plus aucune torche n’éclairait ces couloirs désertés. Il n’y restait que moi dans le froid, l’humidité et les ténèbres de ce labyrinthe à tourner aveuglément en rond.

Ma main tâtonnait la pierre trempée tandis que l’air putride hérissait ma peau. Mes pas étaient vacillants, cherchant constamment à se repérer sur les irrégularités du sol. L’écho des gouttes rebondissait sur les murs et me parvenait de toutes parts. Les minutes devenaient des heures et les années se transformaient en jours. Dans le noir, tout était en suspens.

Jusqu’au jour où, au détour d’un couloir, j’aperçus une lueur. Ce n’était qu’un faible point orangé vacillant. Par moment, il disparaissait quelques secondes, mais revenait toujours. Je marchais vers lui à pas feutrés, frôlant les murs de ma main.

Après plusieurs centaines de mètres, je constatais que c’était la flamme mourante d’une torche, peut-être la dernière encore active en ce lieu. Sa lumière parvenait maintenant faiblement jusqu’à mes pieds. Je marchais encore quelque temps et avec de plus en plus d’assurance à mesure que le sol se distinguait de plus en plus clairement.

J’atteignais enfin la torche. Sa flamme réchauffait mes mains gelées. À côté se tenait une porte que je reconnaissais bien. Je l’avais construite il y avait bien longtemps de cela. Je prenais la torche dans ma main et passais l’entrée.

Je franchissais le pas avec une impression de déjà-vu. La faible lueur qui m’accompagnait ne me permettait pas de distinguer autre chose que des ombres et des silhouettes. Une excitation mêlée d’une subtile appréhension parcourait mon corps. J’avais ce sentiment d’être sur le point imminent de découvrir une chose importante, oubliée depuis longtemps.

J’effleurais des statues, j’essuyais de la main la poussière de vieux grimoires, puis je caressais toute une rangée de parchemins. J’en prenais un pour l’éclairer de ma torche et ce que j’y lisais réveillait ma mémoire.

Après des années dans les ténèbres, je me rappelais ce qui éclairait autrefois mon chemin. Je me souvenais de mon enfance et de la vie telle qu’elle était avant que je ne me perde. Plus jeune, je rêvais. Je jouais, j’explorais et je fantasmais mes aventures. Je rêvais de faire le tour du monde et assis dans ma chambre, en attendant que cela soit faisable, je parcourais ceux à ma portée, virtuels, certes, mais riches et enivrants. En ces temps, tout semblait possible.

Au fur et à mesure que je grandissais, j’avais dû faire des choix, souvent conseillés par des gens qui avaient depuis longtemps cessé de rêver. Petit à petit, je devenais comme eux : triste, sérieux et réaliste. Il fallait calculer, peser chaque décision et ses conséquences pour avoir une “bonne” vie, plus tard. C’est que, me disait-on, les choix que je faisais alors allaient définir mon futur.

Les engrenages de la logique s’étaient mis en place et doucement avaient broyé mes rêves, détruit mes désirs et asséché mon cœur. Je ne faisais plus les choses que j’aimais, mais celles qui me permettraient éventuellement un jour, d’avoir le luxe d’être heureux et de faire ce que voudras*. Les torches, une à une, s’étaient éteintes.

C’est de cette façon que je m’étais perdu dans mon propre esprit. Sans lumière pour m’éclairer, et après avoir monté tant d’escaliers, traversé tant de couloirs et visité tant de pièces, tentant désespérément de me retrouver, j’étais seul, isolé dans ce labyrinthe que j’avais construit.

Jusqu’à ce jour précis où je redécouvrais cette torche, cette pièce et ce parchemin. Ces quelques mots qui y étaient posés me mettaient face à la stupidité des pensées qui avaient étreint mon coeur et muselé ma vie.

Pendant des années, j’avais construit ces projets en fonction de leur finalité, avec l’esprit calculateur de ce qu’ils allaient m’apporter, attendant leur aboutissement pour m’autoriser à vivre en oubliant ce qui me faisait vibrer. La finalité d’un projet n’est que ce qui donne un sens global et une direction à mes actions. J’avais oublié que l’essentiel était ce processus me permettant d’exprimer mes désirs et de libérer cette énergie qui ne cesse de vouloir sortir.

En constatant cela, un voile se levait et mes idées s’éclaircissaient. Je revenais à moi dans un souffle court et intense. L’air froid envahissait à nouveau mes poumons. Mon sang, suivant le rythme des battements de mon coeur, se remettait en mouvement.

Je me sentais à nouveau en vie. Je venais de retrouver ce qui m’animait autrefois : cette faculté de rêver et ce désir d’explorer, de voyager, de vivre des aventures et de jouer. Jouer comme un enfant, pour apprendre et comprendre le monde qui l’entoure et sa propre nature sans calcul et en suivant ses intuitions.

Dans une gerbe d’étincelle, la flamme de ma torche se ravivait.

Dans cette pièce, alors que je reprenais vie, je savais ce qu’il me restait à faire. Avec ma torche, je parcourais les couloirs dans lesquels j’avais si longuement erré. Les murs étaient envahis de mousse et de lierre. Par endroit, des racines s’étaient frayées un chemin et l’eau s’était infiltrée, ruisselant des fissures du plafond. Le bruit des gouttes tombant sur le sol résonnait dans les couloirs.

Je retrouvais des portes délabrées et des pièces scellées. Cela n’était pas bien grave, ce qui était emmuré à l’intérieur était probablement mort depuis longtemps. Le principal n’était plus le passé, mais la perspective de ce qui allait advenir. De nouvelles pièces furent bâties, des allées érigées et des parchemins écris. Les fissures se rebouchèrent et quelques nouvelles torches s’allumèrent.

En quelques mois, ou quelques années pour l’importance que cela pouvait maintenant avoir, ce labyrinthe revivait et se transformait pour avoir la forme qu’il a actuellement. Une forme qui ne cesse de changer et qui n’attend qu’à être explorée.

C’est là la dernière pièce du puzzle qu’il me manquait. Si chaque projet concrétisé est un rêve qui se réalise, il ne saurait être complet que s’il est partagé. C’est dans ce but que j’ai construit ces murs, pour que vous puissiez le visiter à votre guise.

Vous découvrirez derrière chaque porte de nouvelles allées contenant d’autres accès, des couloirs menant vers d’autres univers et cultures ou des passages débouchant sur des rayons constitués de rapports d’exploration, de parchemins synthétisants mes recherches.

Tout ce que vous trouverez derrière chacune de ces portes mène à un endroit bien précis, une finalité, un projet concret donnant un sens et une direction aux différents manuscrits que vous y trouverez. Pour vous aider à vous y repérer, je vous ai laissé quelques indications au-dessus de chacune. Il vous suffit alors de passer le pas de celle qui vous parle le plus et d’explorer ce qui se trouve à l’intérieur.

Et si vous cherchez celle que j’ai redécouverte il y a de cela quelque temps, sachez que vous l’avez déjà franchie. Cette porte est celle qui mène ici même, en cet endroit où vivent mes rêves, mes projets et une partie de moi-même. Mais surtout, c’est une porte qui en garde d’autres présentes un peu plus profondément dans ce couloir.

“Une porte se franchit dans plusieurs sens, mais celle-ci, peu importe de quel côté vous vous trouvez, mène toujours au même endroit. Vous l’avez déjà franchie une fois et ce que vous y trouvez se découvre de la manière dont vous le souhaitez.”

“À travers les interstices de la trame du papier, les mots forment des règles et les règles des mondes. Un livre sert de relais et c’est tout un univers qu’il contient.” Projet Myst et Riven

“Tout a un début et une fin et certaines fins mènent à un début. Dans le processus, les compétences se créent” Projet StandalonePost